Culture judo – Bakhaavaa Buidaa, le lutteur venu d’ailleurs (Munich 1972)

Etrange histoire que celle de la catégorie des poids légers (- 63 kg) aux Jeux Olympiques de Munich en 1972. Entre lutte venue d’ailleurs, côtes cassées et dopage, la compétition ne manqua pas de pittoresque.

Les deux favoris du tournoi étaient le Japonais Takao Kawaguchi, champion du monde 1971, et le Français Jean-Jacques Monnier, champion d’Europe de 1970 à 1973. Mais c’était sans compter sur un invité surprise. Inconnu dans le monde du judo, le combattant mongol Bakhaavaa Buidaa était lutteur de son état. Les sources, malheureusement incomplètes, dont nous disposons indiquent que Buidaa était si peu familier avec le judo qu’il ignorait même que sa ceinture (noire, pourtant) devait faire deux fois le tour de sa taille avant d’être nouée.

L’histoire olympique de la Mongolie laisse envisager la possibilité de lutteurs reconvertis rapidement en judokas. Ayant participé à ses premiers Jeux Olympiques en 1964, le pays remporta plusieurs médailles en lutte dès les Jeux de Mexico en 1968 et resta une puissance importante dans ce sport jusqu’au début des années 1990. En 1972, cinq autres judokas mongols étaient alignés, mais un seul remporta un combat. L’expérience réelle de Buidaa en termes de judo est invérifiable. Mais, malgré la regrettable chute de l’histoire, comme vous le verrez plus bas, Buidaa était manifestement un solide combattant.

En ce 4 Septembre 1972, alors que Kawaguchi remportait ses deux premiers combats au sol face au Taïwanais Cheng Chi-Hsiang et au Coréen Han Seong-Cheol, Buidaa domina l’Américain Ken Okada sur juji-gatame, mouvement parfaitement envisageable de la part d’un lutteur. Puis il s’imposa face au Suisse Marcel Burkhard sur décision.

Kawaguchi et Buidaa s’affrontèrent lors de la demi-finale de tableau. Et s’ensuivit un combat dont nous n’avons trouvé aucun enregistrement, mais les quelques éléments dont nous disposons laissent penser qu’il fut épique. Une source japonaise, Sankei Sports, nous indique que la devise de Kawaguchi était : « Je ne peux pas perdre un combat au sol ». Et en effet, à Munich, c’est en majorité au sol que Kawaguchi remporta ses combats. Mais dans ce combat, quand l’arbitre s’exclama « osae-komi », c’était Buidaa, le lutteur venu d’ailleurs, qui immobilisait son adversaire ! Quelques secondes plus tard, « toketa », Kawaguchi sortit d’immobilisation. Mais cette sortie s’était faite au prix de deux côtes cassées et d’un cartilage fêlé pour le Japonais ! Porté par l’adrénaline du combat, Kawaguchi parvint à se rétablir et à remporter le combat sur décision.

Kawaguchi – Buidaa (source : Rapport officiel des Jeux de 1972, volume 3)

Kawaguchi était qualifié pour la finale de tableau, elle-même qualificative pour les demi-finales du tournoi. En vertu du mode de compétition alors en vigueur, Buidaa, quant à lui, pouvait encore accéder à la finale, à condition que Kawaguchi remporte sa finale de tableau et qu’il gagne lui-même tous ses combats de repêchage. Tout cela faillit ne pas se produire. L’entraîneur de Kawaguchi, constatant l’état de son combattant à l’issue du combat, envisageait l’abandon pur et simple pour pouvoir consulter un médecin. Mais Kawaguchi le convainquit de le laisser poursuivre la compétition, suite à la pose d’un bandage sommaire et à l’injection d’un antalgique.

Kawaguchi surmonta ainsi sa douleur pour battre l’Allemand Wolfram Koppen en finale de tableau sur tomoe-nage. Par conséquent repêché, Buidaa remporta les deux combats lui ouvrant lui-aussi les portes des demi-finales, face à Cheng Chi-Hsiang sur te-guruma (mouvement proche du « tombé » d’un lutteur) puis face à Wolfram Koppen sur un nouveau juji-gatame.

Une nouvelle victoire par immobilisation (yoko shiho gatame) qualifia Kawaguchi pour la finale face au Nord-Coréen Kim Yong-Ik. Buidaa parvint quant à lui à dominer sa demi-finale contre le favori français Jean-Jacques Monnier, le perturbant par ses attaques de lutteur, remportant finalement le combat sur décision.

Kawaguchi et Buidaa se retrouvèrent dès lors en finale. Alors qu’un nouvel affrontement épique était attendu, Kawaguchi, contraint à faire vite par son état physique, parvint à s’accommoder de cette contrainte, puisqu’il immobilisa Buidaa (kami shiho gatame) au bout d’à peine 39 secondes de combat. Un enregistrement vidéo de ce combat nous est parvenu. Il est intéressant car ce sont les seules images vidéo de Buidaa dont nous disposons. Mais le combat lui-même fut assez quelconque et nous aurions nettement préféré posséder un enregistrement de la demi-finale de tableau.

La finale Kawaguchi – Buidaa, facilement remportée par le Japonais
Kawaguchi à gauche, Buidaa à droite. (source : Youtube)

L’histoire ne s’arrête pas là. Buidaa ne porta jamais sa médaille d’argent, puisqu’il fut disqualifié pour un contrôle anti-dopage positif. Certaines sources parlent seulement de 12 microgrammes de caféine par millilitre d’urine. Mais davantage de sources parlent d’un usage conjoint de Dianabol, un stéroïde anabolisant, ce qui fait de Buidaa le premier athlète olympique disqualifié pour usage de ce type de produit. L’usage conjoint des deux produits a du sens dans la perspective d’une rapide prise de masse musculaire. La deuxième place de ce tournoi est considérée comme vacante.

La médaille d’or de Takao Kawaguchi

Notons que si Kawaguchi ne participa plus jamais aux Jeux, l’histoire olympique de Buidaa se poursuivit en 1976 aux Jeux de Montréal, toujours en – 63 kg. Buidaa y remporta deux combats : contre l’Allemand Leibkind sur tomoe-nage puis face au Bulgare Parvanov sur décision. Il perdit en demi-finale de tableau contre le Hongrois Tuncsik, futur médaillé de bronze, et cette fois-ci ne fut pas repêché (finalement classé 10ème).

Certes, la performance de Buidaa à Munich est ternie par sa disqualification pour dopage. C’est sans doute aussi pour cette raison que nous trouvons aussi peu de sources sur ce judoka. Mais il n’en reste pas moins que Buidaa apparaît comme un précurseur du judo mongol, aujourd’hui très performant. C’est en 1980 que la Mongolie remporte ses deux premières médailles olympiques en judo. Et depuis les Jeux de 2004, les Mongols remportent au moins une médaille à chaque édition des Jeux, et ont obtenu 11 médailles à ce jour, l’unique titre ayant été obtenu à Pékin en 2008 par Naidangiin Tüvshinbayar (- 100 kg). Les Mongols sont également très présents sur les podiums des grand championnats et du World Tour. La Mongolie est désormais un pays qui compte sur la planète judo.

Lutte traditionnelle mongole (source : Wikipédia)

L’irruption inattendue d’un lutteur à ce niveau préfigure également le tournant observé dans le monde du judo à partir de la fin des années 1990, avec la montée en puissance des fédérations d’Europe de l’Est et d’Asie. Les combattants géorgiens, arméniens, ouzbeks, azéris, kazakhs, kirghizes, tadjiks de la première génération, venaient souvent de ce même terreau de la lutte, qu’il s’agisse de lutte olympique ou de diverses formes de lutte traditionnelle. A l’instar de la Mongolie, tous ces pays ont désormais fortement structuré leurs programmes de judo de haut niveau et ont contribué à rendre le judo plus compétitif qu’avant la chute de l’URSS. Ils se sont sans doute nourris d’une certaine porosité entre ces différents sports de combat, là encore comme en Mongolie. Tsendiin Damdin, l’un des médaillés olympiques mongols de 1980, fut par exemple champion du monde de sambo en 1979. Peut-être Buidaa était-il issu du Bökh, la lutte traditionnelle mongole. Mais nous n’en saurons probablement pas davantage sur ce lutteur venu d’ailleurs.

Sources :

Sur le tournoi de 1972 :

http://www.olympedia.org/results/15139

https://digital.la84.org/digital/collection/p17103coll8/id/25846/

Sur Takao Kawaguchi :

https://web.archive.org/web/20080829122225/http://www.sanspo.com/athens2004/history/gold/63.html

Sur l’affaire de dopage concernant Bakhaavaa Buidaa :

https://theolympians.co/tag/bakhaavaa-buidaa/

https://olympstats.com/2015/11/11/drugs-and-sports-nothing-new/

Lecture complémentaire sur le judo mongol :

The Magnificence of Mongolian Judo, & Why It’s So Underrated

Une réflexion sur « Culture judo – Bakhaavaa Buidaa, le lutteur venu d’ailleurs (Munich 1972) »

  1. Quelle culture !

    Bravo pour le style et l’exhaustivité de ce travail 👍

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