Culture judo – Le géant et le gentleman – Yamashita – Rashwan (J.O. 1984)

Finale des JO de 1984 (TC), Yamashita (JPN) bat Rashwan (EGY). Le fair-play du second, préservant la jambe blessée du Japonais, a rendu célèbre ce combat. En quoi cela incarne-t-il l’esprit sportif ?

Yamashita est l’un des plus grands poids-lourds de l’histoire. Champion du Japon à neuf reprises consécutives, quadruple champion du monde entre 1979 et 1983, Yamashita n’avait pas pu participer aux J.O. de 1980 à Moscou en raison du boycott de son pays. En 1984 à Los Angeles, Yamashita, alors âgé de 27 ans, est aligné en toutes-catégories. La veille en +95 kg, c’est son massif compatriote Hitoshi Saito (145 kg) qui avait remporté la compétition, en finale contre le Français Angelo Parisi. En catégorie open, Yamashita se présentait comme l’immense favori. Il restait sur une série de 194 victoires consécutives sur le circuit national et international, excusez du peu !

Yamashita dans ses oeuvres (source : insidethegames.biz)

Rashwan, quant à lui, bien qu’âgé de 28 ans, en était alors plutôt en début de carrière internationale : il obtiendra la plupart de ses grands podiums internationaux entre 1985 et 1991. Il était tout de même déjà champion d’Afrique 1983 et médaillé de bronze aux Jeux Méditérranéens la même année. A Los Angeles, il se qualifia pour la finale en battant successivement le Tunisien Bechir Kiiari (ippon – tai-otoshi), le Roumain Mihai Cioc (ippon – harai-goshi) et enfin le Chinois Xu Guoqing en finale de tableau (ippon sur un enchaînement harai-goshi / kesa-gatame).

Rashwan à Los Angeles (source : insidethegames.biz)

Yamashita battit quant à lui au premier tour le Sénégalais Lansana Coly (ippon – ko-soto-gari), puis l’Ouest-Allemand Arthur Schnabel (ippon – shime-waza). Mais à la fin du combat, Yamashita quitta le tatami en boîtant de manière manifeste. Il souffrait d’une déchirure musculaire au mollet droit, ce qui allait considérablement le désavantager pour la suite de la compétition, lui qui lançait généralement ses mouvements à droite. En finale de tableau, le Français Laurent Del Colombo parvint à utiliser cette faiblesse pour faire tomber Yamashita sur o-soto-gari à droite et marquer un koka. Il y avait d‘ailleurs bien longtemps que Yamashita n’était pas tombé en compétition. Malgré la douleur, Yamashita parvint à marquer yuko sur o-uchi-gari, puis ippon au sol (kami-shio-gatame), remportant ainsi le combat.

Montant sur le tatami pour la finale face à Rashwan, Yamashita boîtait de plus en plus. Rashwan dit après le combat qu’il choisit délibéremment de ne pas attaquer avec intensité la jambe droite de Yamashita, jugeant qu’il s’agirait là d’un avantage illégitime. En à peine plus d’une minute, Yamashita remporta le combat sur immobilisation (yoko-shio-gatame).

La finale Yamashita – Rashwan

Rashwan aurait probablement pu l’emporter. En effet, la blessure de Yamashita était si grave que Rashwan dut l’aider à monter sur le podium pour la remise des médailles ! Rashwan motiva a posteriori sa décision par sa foi musulmane : remporter le titre en profitant de la blessure de son adversaire aurait contrevenu à tous ses principes. Dans une interview accordée au site World Judo Day en 2011, Rashwan décrivit ainsi sa journée :

Lors du tirage et du déroulement de la compétition, tous mes souhaits furent accordés. Je gagnai tous mes combats préliminaires et en finale, j’étais opposé au grand Yamashita. Pourtant, je savais qu’il s’était blessé à la jambe pendant les tours préliminaires du tournoi et qu’il n’était plus en pleine possession de ses moyens. En fait, je ne voulais pas d’une victoire comme cela. Je ne voulais pas que les gens puissent dire un jour que j’avais gagné parce que Yamashita était blessé. Je ne pouvais pas l’accepter pour moi-même. A cette époque, j’avais tendance à attaquer des deux côtés, à droite ou à gauche, mais debout sur le tatami pour la finale olympique, je ne pouvais tout simplement pas attaquer avec force sur la jambe blessée de mon adversaire. Nous sommes passés au ne-waza, il m’immobilisa et et gagna le titre olympique. Bien sûr, j’étais déçu pour moi-même mais heureux pour lui. Pendant la conférence de presse qui suivit, des journalistes me demandèrent si j’étais au courant de la blessure de Yamashita. Naturellement, je répondis « ou, et c’est ce qui m’a empêché de me battre vraiment ».

http://www.worldjudoday.com/

En Septembre 1985, Rashwan reçut un prix international de fair-play pour récompenser sa conduite. Il est vrai que la conduite de Rashwan est admirable et fait écho au Code Moral du judo et à ses valeurs : le respect, le courage, l’honneur, pour ne citer que celles-là. C’est bien de fair-play dont il est question, ou bien de ‘sportsmanship’, de sportivité. Il s’agir non seulement du respect de la lettre du règlement, mais aussi de son esprit, des règles non-écrites, qui font, dans un esprit très anglo-saxon, du sportif idéal un véritable gentleman. Il s’agit de ne pas profiter de manière déloyale de la faiblesse de l’adversaire, même si le règlement ne l’interdit pas explicitement. Comment cet esprit sportif, sous sa forme idéale, peut-il se concilier avec la compétition effrénée qui caractérise le sport de haut niveau ?

Yamashita et Rashwan sur le podium (source : kyodonews.net)

L’esprit de compétition est indissociable du sport de haut niveau, c’est pourquoi le fait qu’il génère des conduites telles que le dopage est inscrit dans son principe même : la recherche de la performance pousse à optimiser le potentiel physique du sportif et à flirter, toujours, avec les limites du règlement. Néanmoins, nous attendons généralement des sportifs qu’ils combattent de manière loyale, c’est-à-dire sans violer le règlement, ni, de manière patente et grossière, l’esprit de ce règlement. Or, dans cette histoire, en combattant sans tenir compte de la blessure de Yamashita, Rashwan n’aurait pas triché, ni au regard du règlement, ni d’un point de vue moral. Il aurait simplement utilisé toutes les armes légitimes à sa disposition. Souvent, c’est le moins bon judoka qui remporte un combat, grâce à sa ruse, sa faculté à tirer profit des faiblesses de son adversaire. Par exemple, le Serbe Darko Brasnjovic, vice-champion d’Europe en Avril 2022 en -90 kg, n’était de très loin pas le plus beau judoka du jour. Ses combats ont été remportés d’extrême justesse, aux pénalités ou au golden-score. C’est avec ses tripes et sa tête qu’il a remporté sa médaille, davantage qu’avec la qualité de son judo. N’est-ce pas également dans l’esprit du judo ou du sport en général ? N’admirons-nous pas également la victoire des « petits poucets », même quand ils doivent jouer à la limite du règlement pour battre des adversaires supérieurs ? En 1984, aurait-il été si injuste qu’à la manière de Del Colombo en finale de tableau, Rashwan mène son combat de manière ordinaire, sans tenir compte de l’état physique de Yamashita ? Après tout, il n’était pas responsable de la blessure de son adversaire.

Yamashita, peu assuré sur ses appuis avant de combattre (source : olympics.com)

Permettez-moi à présent d’ouvrir une brève parenthèse de philosophie (scolaire). Professeur de philosophie de mon état (personne n’est parfait), j’ai fait réfléchir mes élèves sur l’histoire de Yamashita et Rashwan à partir d’un cours de philosophie morale. Voilà ce que mes élèves et moi avons établi.

Rashwan s’est détourné de son intérêt immédiat (utiliser tous les moyens pour remporter le combat) pour faire ce qu’il croyait être juste. Dans sa philosophie morale, Platon affirme : « Mieux vaut subir l’injustice que de la commettre. ». Ce qui rend véritablement heureux l’être humain, c’est d’être juste. Le tyran, homme injuste par excellence, croit faire son bonheur en satisfaisant tous ses désirs, mais en réalité, il se trompe, il est en contradiction avec lui-même, et ne fait que son propre malheur, esclave de désirs dont la satisfaction lui est souvent néfaste. Et il est vrai qu’ici, il est très improbable que Rashwan aurait été plus heureux en remportant la médaille d’or de cette manière, comme il le dit lui-même. Ce n’est pas ainsi qu’il aurait trouvé le repos et qu’il aurait été en paix avec lui-même. La philosophie morale de Kant affirme quant à elle que l’action morale est l’action effectuée par devoir, faisant abstraction de la recherche de son intérêt. Le devoir moral selon Kant implique des actions désintéressées. Kant ne pense pas du tout (contrairement à Platon) qu’agir moralement nous rende systématiquement heureux. Nous sommes tenus d’agir par devoir même si cela doit nous rendre malheureux ; la loi morale passe avant la recherche du bonheur ; nous sommes indignes du bonheur si nous privilégions sa recherche à notre devoir moral. Le mal au sens moral consiste justement en le fait d’écouter et de suivre en vertu d’une décision libre la voix de ses désirs ou de son intérêt, plutôt que la voix du devoir, qui résonne en chacun de nous, et que nous ne pouvons pas ne pas entendre (c’est ce que Kant appelle l’impératif catégorique). Ici, il est vrai que Rashwan a agi de manière désintéressée, et c’est un motif d’éloge. Il n’a pas agi de manière chevaleresque seulement pour ensuite en retirer les honneurs. Il a simplement fait ce qu’il considérait être son devoir. Et il s’est, par un choix libre, privé d’une victoire qu’il désirait fortement et de la satisfaction liée à cette victoire. Dans les deux cas (Platon et Kant), Rashwan a agi moralement. Platon dirait qu’il s’en est trouvé plus heureux. Kant dirait que tel était son devoir même si cela devait le rendre malheureux. Mais n’a-t-il pas fait mieux encore ? N’est-il pas allé au-delà de son devoir moral ?

Si Rashwan avait volontairement cherché à faire mal à Yamashita en appuyant sur sa blessure, on pourrait certainement dire qu’il a mal agi. Mais s’il avait seulement combattu normalement, devrait-on vraiment considérer qu’il a violé son devoir moral ? Sans doute pas. Il n’aurait, à proprement parler, commis aucune faute. Ainsi, si l’on admire Rashwan, c’est parce qu’il est allé plus loin que ce que l’on pouvait attendre de lui. On ne peut sans doute pas toujours exiger des autres la loyauté la plus extrême, le désintéressement le plus absolu, voire dans certains cas l’héroïsme, mais il est toujours permis de l’espérer. Et en cette journée d’Août 1984, Rashwan a dépassé toutes les espérances.

Mohamed Rashwan décoré de l’Ordre japonais du Soleil Levant, en 2019 au Caire (source : japantimes.co.jp)

Yamashita prit sa retraite sportive en 1985 au sommet de sa gloire. Il continue à ce jour à s’investir au sein des instances nationales et internationales du judo et du sport en général. Il est actuellement président du Comité olympique japonais et membre du Comité international olympique. Rashwan fut deux fois vice-champion du monde (1985 et 1987), il termina septième aux J.O. de Séoul en 1988 et est quadruple champion d’Afrique. Il a été arbitre international de judo et membre de la Fédération égyptienne.

Sources externes :

http://www.worldjudoday.com/en/MohamedAliRashwanTestimonial-66.html

https://theolympians.co/tag/mohamed-ali-rashwan/

http://www.olympedia.org/results/16416

https://olympics.com/fr/video/yasuhiro-yamashita-comment-gerer-la-pression-a-tokyo-2020

https://www.japantimes.co.jp/sports/2019/10/29/more-sports/judo/japan-honors-former-egyptian-judoka-mohamed-ali-rashwan-order-rising-sun-silver-rays/

https://english.kyodonews.net/news/2019/10/edfdd39cbfd6-japan-honors-egyptian-former-judoka-rashwan-in-ceremony.html